Jean-François,
tu es devenu mon troisième papa.
D’abord par amitié pour François, mon père présumé, puis par amour pour ma mère, Charito. Et ensuite, tout simplement, parce qu’au fil du temps, tu as pris cette place dans ma vie.
Ta vie pourrait se raconter à travers quelques lieux et quelques mots.
Saintry.
Le lycée Janson-de-Sailly.
La rue du Belvédère, à Boulogne.
L’École des Mines de Paris.
Stanford et San Francisco.
Sliga, Sligos, Atos
Le château de Chardenoux.
Le 15e arrondissement.
Val-d’Isère.
Montalivet.
Et aussi le bridge, le vin, le jazz d’avant 1928, le rugby à la télévision, le ski et, surtout, les amis.
Des lieux et des passions qui racontent une vie curieuse, intense et profondément libre.
Tu étais ingénieur, avec l’esprit scientifique et le besoin de comprendre, de vérifier, de savoir.
Chez toi, les références étaient toujours à portée de main : le dictionnaire, les plans, les cartes, les atlas.
Il fallait savoir.
Il fallait vérifier.
Et surtout, il fallait situer.
Tu m’as d’ailleurs vanné pendant des années parce qu’à quinze ans, je ne savais pas situer Nantes sur une carte.
Je crois que tu ne t’en es jamais vraiment remis.
Cette curiosité t’a conduit de Janson-de-Sailly à l’École des Mines, puis jusqu’à Stanford et San Francisco.
À une époque où traverser l’Atlantique n’avait rien de banal, tu es parti découvrir un autre monde et les technologies qui allaient transformer ta vie — et la nôtre par la même occasion.
Ce n’était pas rien, Stanford, dans ces années-là.
Puis il y eut Sliga et Sligos, pour commencer : une vie de travail, de projets, d’innovation et de responsabilités, toujours avec ton regard d’ingénieur et ta bienveillance envers tes collègues.
Mais il y avait aussi une autre géographie : celle de notre famille et de nos souvenirs.
La rue du Belvédère, d’abord, à Boulogne. C’est là que les histoires se sont croisées, que les amitiés se sont nouées et que notre drôle de famille a commencé à se construire.
Puis le château de Chardenoux, la maison de Jean-Pierre, mon deuxième père et le mari de ma mère. Nous y avons passé tant de vacances et partagé tant de moments.
Tu faisais partie de cette histoire, de cette famille un peu particulière, qui ne ressemblait peut-être pas tout à fait aux autres, mais qui était la nôtre.
Et puis il y avait ton jardin secret : Montalivet.
Mon père surnommait cet endroit « Où-c’est-ça ? », parce que, chaque année, tu devais lui réexpliquer où cela se trouvait…
Monta.
Le CHM, les pins, l’océan, le marché, les amis et les habitudes prises au fil des années.
Le marché de Montalivet, où boire un coup était largement plus important que faire les courses.
Et puis ta maison.
Je me souviens du jour où tu as annoncé, très satisfait :
« La pièce la plus importante de ma maison de Monta est terminée. »
Évidemment, c’était la cave.
Montalivet était ton lieu de liberté. Un lieu d’amitié, de fidélité, de bons repas et de longues discussions. Un endroit où tu aimais recevoir, faire la fête et profiter de la vie.
Et c’est l’immense cadeau, totalement inespéré, que tu m’as fait : à mon tour, je suis tombée amoureuse de Monta.
Il y avait aussi tout ton univers.
Les maths.
Le bridge.
Le rugby à la télévision.
Le ski, Val-d’Isère et les sœurs Goitschel.
Le jazz — mais attention : le jazz d’avant 1928.
Pierre Dac.
Lucky Luke.
Les Tontons flingueurs.
Les westerns.
Et tes jeux de mots.
Les bons, les mauvais et surtout les calembours que tu devais parfois nous expliquer…
Tu as aimé ma mère, Charito, et tu es ainsi entré dans ma vie. Mais surtout, tu as choisi d’y rester, bien après sa disparition.
Notre histoire n’a pas toujours été simple ni conventionnelle. Mais elle a été longue, solide et réelle.
Tu as été là dans les moments importants de ma vie. Tu as vu grandir mes enfants. Et tu as finalement choisi de faire de moi ta fille, officiellement, par l’adoption.
Ce geste comptait beaucoup pour toi.
Il compte énormément pour moi aujourd’hui.
Ces dernières années ont peu à peu emporté tes souvenirs et tes repères. Mais elles n’ont pas effacé notre histoire, ni tout ce que tu as construit et transmis.
Aujourd’hui, je veux me souvenir de l’ingénieur et du voyageur.
De l’homme qui ouvrait un dictionnaire, dépliait une carte ou sortait un atlas pour avoir le dernier mot.
De l’amateur de bridge, de jazz, de fêtes et de grands vins — Médoc et Bourgogne : tu étais pour la réconciliation.
De l’ami fidèle.
De l’homme libre de Montalivet.
Et de mon troisième papa.
Merci, Jean-François, de m’avoir choisie comme fille.
Je te souhaite maintenant de retrouver Charito, François, Jean-Pierre, tes amis disparus et tous ceux qui ont compté pour toi.
Et si jamais tu croises quelqu’un qui ne sait pas situer Nantes…
Sois indulgent.
Au revoir, Papa.